Les magies de la rue Véron

Les magies de la rue Véron

Montons la rue Lepic depuis la place Blanche. La dernière avant la rue des Abbesses sur notre droite c’est elle. Entrons.

Pas si vite !

Freinée des deux pieds par des vitrines fabuleuses. Mille reflets dans les bouteilles de limonade artisanale, un Nectar de pêches de vigne, la Gallia (la bière parisienne qui avait un stand aux Vendanges dernières), un cognac, une absinthe, des bocaux de pâtés multiples, et dans un recoin, entre deux bouteilles de vin fin, la petite boîte ovale de l’abbaye de Flavigny… Dépassez les cent nuances de nougat à la découpe, entrez : sur les étagères de bois les Pierrot Gourmand de notre enfance voisinent avec les dernières recettes de champignons en conserve…

Sortons. Levons la tête. Sous la banne rouge de L’EPICERIE DU TERROIR, le beau décor de l’ancienne boutique est, heureusement, resté intact : BOUCHERIE CENTRALE, souligné de fer forgé, avec le D majuscule du patron et la ligne de crocs au-dessus de l’entrée.

En face, un mur aveugle et nu. Nu ? pas tout à fait. Sous le filet de falaises, des figures étranges créées par les intempéries, et, plus bas, deux créations d’artistes de rue : un des 200 « grimasques » de Gregory, alias Gregos, Montmartrois né en 1972 qui les sème depuis juillet 2006, et en dessous un portrait de Louise Michel encadré de mosaïque bleue.

Voilà les trois premiers mètres de la rue, ses deux derniers numéros! Guettez d’autres graffitis plus loin…

Continuons.

Pour continuer, je vais directement au 17, où réside la poète Linda Bastide, entourée de l’affection de Bernard (le mari), Hugo et Virgule (les chats) et Belle (la chienne). Arrivée depuis son Narbonnais au 17 rue Germain Pilon, à l’époque où son film La dérive (réalisation Paule Delsol) était présenté à Cannes 1964 avec les éloges de Truffaut, elle arriva rue Véron en 1994. C’est dire que cette montmartroise au renom international sera un excellent guide pour mon exploration. Sa maison est de 1820 : nul doute qu’elle est heureuse d’avoir, à ses croisées, les rideaux de dentelle faits à la main par la grand-mère paternelle. Car Linda a créé une atmosphère à la fois poétique et chaude de cocon pour favoriser son œuvre.

Voici une toute nouvelle boutique, ouverte depuis quinze jours lors de mon passage : un traiteur italien au vertige de parfums de charcuteries prêtes à être découpées à votre guise…

Le COLIBRI est le rez-de-chaussée du numéro 35, une maison de 1860, et on dirait que, du carrelage aux affiches, du bar aux chaises de bois, tout est resté tel qu’avait pu l’être un bistro d’Alphonse Allais ou de Verlaine, pour ne citer que des amoureux de la Butte. Ce havre de paix et de tendresse a été sauvé des pioches par Thierry Campion, le patron de La Mascotte ouverte en 1889 au 52 rue des Abbesses (à quatre pas d’ici) et il lui a rendu ce parfum du vrai vieux Montmartre après lequel courent les journalistes en mal de clichés, sans aller aussi loin vers ce recoin discret et authentique.

Enfin discret, sauf les soirs de musette, de rock ou de jazz ! car Montmartre c’est la musique et la danse, c’est « le petit bistro dont on pousse deux tables » et « qui le temps d’un Gainsbourg se prend pour Bobino », et c’est bien cela le COLIBRI.

Dans le reflet du grand miroir, alors qu’un chocolat chaud chasse octobre, je vois une silhouette en caban de drap, en casquette de marin, aux cheveux de neige : n’est-ce pas Jean Gabin qui vient de s’accouder au bar puis de s’installer sur un des tabourets ? On aurait pu le croire…

Collé au COLIBRI, le restaurant AU BONHEUR DE THAILANDE, numéro 33, affiche dans sa vitrine un carré noir et blanc. C’est un code QR qu’on scanne avec l’appli pour codes-barres de son smartphone, ce que je fais, et hop ! une fiche-contact se crée avec toutes les coordonnées, résultat bien plus malin qu’un simple accès à leur site.

Une vitrine consacrée à nos Vendanges, dans une maison de 1895, une affiche ancienne d’origine, et deux joyeux enfants de terre cuite jouant avec la treille : c’est au 34, la brocantiquaire, Catherine Jacquet.

MAISONS INCROYABLES

A l’angle avec la rue Audran (où est le restaurant créole de Armelle et Henri), le numéro 32 est une maison de 1870 avec un restaurant qui s’appelle « Le Restaurant ». Voilà une excellente façon de ne pas être confondu avec un dentiste. En face, au 30, la vieille grille cernant cette maison d’angle à trois étages de style 1900, avec une cour pleine de feuillages et un arbre tendrement tordu dépassant du muret où une petite fenêtre laisse deviner un refuge dans l’épaisseur même du mur, cette maison est un décor de rêve pour cinéaste poète…

Continuons, peut-être en désordre… Tenez en face, au 23, des ouvriers repeignent une façade. C’est une maison de 1880, d’un seul étage, au mur couvert d’ardoises, une étroite boutique bleu ciel jumelée avec la maison voisine. Mais restons sur cette petite maison-là : les 20 mètres carrés de la boutique furent le salon de coiffure de Jacques, le coiffeur des stars. Meublé en fauteuils Louis-Philippe échancrés pour le bac à shampoing, ce lieu recevait Dalida et tous les clients de Marcel-Charles Gaichet, le Narbonnais du 12 de la rue Berthe.

Au 26, une statue dans sa niche des années 1850 joue entre candeur et vertu.

Le 19 est une brave maison de 1895 apparemment tranquille. Elle cache en fait un véritable jardin descendant (du moins pour le cadastre) en croisant la fin de la rue Robert Planquette jusqu’au 58 boulevard de Clichy sous la forme de la très privée Villa des Platanes, un ensemble architectural d’Edmond Deloeuvre fini en 1896. Par les grilles du boulevard on peut voir les maisons au style néo-déliro-quasi-Renaissance, mais les bas-reliefs en hommage aux Communards du quartier ne sont pas visibles.

Au 18, un CAFE BAR de bois peint, immobile depuis… Depuis ? Depuis que le patron de l’époque avait fièrement fait poser les lettres blanches proclamant qu’il avait le téléphone : MONT.40-99. On imagine (ou on se rappelle…) le passant pousser la porte qui carillonne : « Un jeton de téléphone s’il vous plaît… » ou les habitués : « Bonjour. On n’a pas appelé pour moi ? » Car celui qui a le téléphone, dans la rue, est le pivot de la vie de la rue. Seuls des films en noir et blanc, avec Robert Dalban en patron de bistro, peuvent restituer cette ambiance que cette simple mention fait renaître…

Autour du café, les peintures des lettres de l’HOTEL DE CLERMONT où fut tourné par Jacques Rouffio La Passante du Sans-Souci ponctué de drames.

Le 16 est la plus ancienne maison de la rue, elle est de 1700 : du haut de ces 5 étages trois siècles et douze ans nous contemplent…

Une maison rose de 1850 au 12 rue Véron, c’est le KEZACO, un restaurant espagnol. Dans la salle, à gauche en entrant, un piano. C’est là qu’une fillette de six ans enchantait les dîneurs avec son jeu étonnant. La voici sur une photo collée sur la porte : la fillette est une très jolie jeune fille qui donne des cours de piano. Elle s’appelle Cassandre et elle a ce sourire heureux de l’artiste qui n’est jamais loin de son instrument.

Au croisement avec la rue Germain Pilon, au 10 rue Véron, le bâtiment a été très remanié : il ne reste rien de la boulangerie aux faïences peintes des années soixante ; il ne reste rien surtout du lavoir qui, en sous-sol, accueillait les femmes du quartier dans leur baquet, frappant le linge au battoir et le tordant, dans l’eau d’une des rivières souterraines de la Butte captées aujourd’hui dans les égouts (telle celle de la place Constantin Pecqueur).

LE THEATRE

Au numéro 7, la vénérable maison de 1860 voit vivre et palpiter un théâtre depuis 2006. Un théâtre comme Dullin (fondateur du Cartel des Quatre, dont l’Atelier n’est pas loin) les aimait : un creuset privilégiant les créations inédites d’auteurs contemporains, oubliant les mécanismes commerciaux des succès rebattus. Ce fut l’idée de Sophie Vonlanthen, formée à New York, et de Yann Reuzeau, formé à Paris. Ayant joué ensemble dans Quatre chiens sur un os de J.P. Shanley, ils créent la Manufacturedes Abbesses. Ils prennent le bâtiment : quatre murs et une clef, voilà, tout est à déblayer, édifier, peindre. Tout. Et c’est une réussite parfaite, que résument 4 minutes sur Dailymotion. On pense aux Déchargeurs de Vicky Messica… Les Débutantes, 2me pièce de Reuzeau, ouvre l’aventure en novembre 2006, il y a juste 6 ans lorsque j’écris ceci. Depuis, chaque pièce, pour adultes ou pour enfants, est un pari – pari réussi comme avec Gauthier Fourcade (sa Trilogie janvier-février 2010, Le Bonheur est à… (ou l’inverse) au printemps 2012).

Au fond du fond, laissons-nous glisser par les méandres de la rue André Antoine, l’homme de théâtre, jusqu’à la place Pigalle, mignonne allons voir si le jet d’eau chante encore aujourd’hui…

Marielle-Frédérique Turpaud, maire de la Commune libre de Montmartre.


La Gazette de Montmartre N°47

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