Les draperies de la rue d’Orsel

Je vous emmène aujourd’hui dans une des plus villageoises des rues de Montmartre, car, son sous-sol étant creux, les hautes maisons y sont rares, et ses petites boutiques lui donnent un charme tendre où il fait calme flâner.

Le terrain faisait partie de « l’Abbaye d’en bas » des abbesses bénédictines de Montmartre. Vendu en bien national il fut acquis par Orsel, qui en fit un lotissement en 1802 modestement baptisé « village d’Orsel ». La rue principale, la nôtre, s’appelait alors rue des Acacias. Elle changea de nom après l’Annexion de 1860, pour éviter la confusion avec la rue des Acacias qui part de l’avenue de la Grande Armée vers les Ternes.
Le numéro 2, au croisement Clignancourt, est occupé par un MacDonald. Horreur ! allez-vous crier. Consolez-vous en levant la tête et en admirant la splendeur de la maison de 1840 qui l’héberge.

En juin 1848 le peuple de Paris se soulève contre des mesures antisociales de la toute jeune République. Le général Louis Cavaignac hésite puis se lance à fond dans la répression demandée par le gouvernement. La barricade entre les numéros 1 et 2 de la rue d’Orsel tiendra avec une énergie qui prépare la Commune de 1871, lancée par des « quarante-huitards ».

Les numéros 2, 4 et 4bis furent bâtis en 1852. On s’arrête devant le joli porche arrondi de ce 4bis. Puis on est tenté de continuer… Tiens ? à côté du 4bis c’est un 1. Oui le 1 rue Livingstone qui part vers la halle Saint-Pierre, sans nous : pour suivre le méandre de la rue d’Orsel nous tournons à gauche, constatant l’absence du 6, et charmés par le pan de mur qui fait l’angle. C’est un immeuble de 1930 qui porte le nom du célèbre roman de Zola Au Bonheur des dames, qui raconte la création du grand magasin le Bon Marché par Boucicaut ; en 1869 il vendait des tissus et des vêtements, des « nouveautés », comme presque toutes les boutiques de cette partie de la rue, d’où le clin d’œil – même si le roman se situe place Gaillon, le Bon Marché rue de Sèvres, et le Louvre, de Chauchart, autre modèle du roman, rue de Rivoli.

Zola décrit comme personne les douceurs chatoyantes et tentantes des tissus drapés pour piéger dans leurs replis les clientes éblouies. Il faudrait sa plume pour savourer comment, en plus petit, mais avec une vraie recherche, chaque étalage de tissus de la rue attrape la lumière pour attirer l’acheteuse. Ici, la violence des couleurs et des sequins brodés oriente les pas ; là la mousse neigeuse des voilages tombe en cascade comme une chute de glace arrêtée dans son élan…

Avançons tout de même. Au 9, la maison de 1848 a subi les frémissements du sous-sol : les deux vantaux de sa porte verte ferment mais ne se raccordent pas, comme quand on « met lundi avec mercredi » en boutonnant sa chemise. Les amours de fonte qui les ornent tiennent le coup.

Le numéro 12 date de 1914, mais il y avait là une maisonnette témoin d’un drame. La locataire, madame Augustine de Launay de Villemessant, et sa fille Isoline, criblées de dettes, se suicident au monoxyde de carbone (poêle à charbon) le 6 mars 1847. Le retentissement fut grand car elle était la mère de Villemessant, patron de presse, futur riche propriétaire du Figaro (1810-1879), qui ne daigna même pas assurer une sépulture décente à sa mère et à sa sœur.

Au 13, une inscription dans la pierre : A.F. ORIO CONSTRUCTEUR 1971. On lit plus souvent « architecte », mais cette inscription fait rêver…
Le 14 est un petit immeuble de 133 m2 au sol, niché là.

Le 15 date de 1890. Il a protégé dans sa cour, de novembre 1895 à août 1914, une cabane en planches où se faisait le journal Le Libertaire, de Sébastien Faure, qui vécut 960 numéros. Si Louise Michel y a écrit, elle n’y eut aucune fonction.

Nous allons croiser la rue Seveste, non pas Pierre-Jacques qui reçut la patente de tous les théâtres de la Seine, hors Paris, par un décret du 10 juin 1817, et qui construisit le Théâtre de Montmartre (dont nous reparlerons), ni ses fils, mais un de leurs parents tué à la bataille de Buzenval (colonne du général Vinoy) le 19 janvier 1871. Cette guerre peu commémorée ponctue sans cesse l’histoire de la Butte.

A ce croisement, belle maison au-dessus de la pharmacie, numéro 21 au cadastre, numéro 23 à l’annuaire des téléphones, choisissez…
Le 22 est de 1880, et a un minuscule cadran solaire au-dessus de sa porte. Lorsque j’y passai la première fois, l’ombre venait de l’arrêter. Une montre arrêtée, on connaît, mais un cadran solaire arrêté donne une sensation étrange de temps impossible désormais jusqu’au lendemain (la façade est plein sud, comme tous les numéros pairs).

Flânons devant de vénérables témoins, le 24 (1850) le 25 (1890) le 26 (1830) le 27 (1890).

Passons devant la rue Briquet, qui se faufile jusqu’au boulevard, puis voici le carrefour avec la rue de Steinkerque.
Là, je dois avouer que j’ai le cœur serré. Au numéro 30, la plus ancienne maison de la rue (1790), à la place du magasin Sympa, déjà écaillé, il y avait un des plus originaux cafés de la Butte, le Café Montmartre, aux deux entrées décalées de marches, aux peintures ponctuées de sentences, aux chanteurs de hasard et aux réunions poétiques au sous-sol. Combien de soirées, voire de débuts de nuit, ai-je passés dans cet étrange lieu tordu ! Disparu en janvier 2011, il reste dans la mémoire.

Un coup d’œil à l’Attrape-cœur, de 2008, où les « souvenirs de Paris » pour Japonais ou Américains sont moins stéréotypés qu’ailleurs, un coup d’œil à la montée du square Louise-Michel, et continuons.

Les 32 et 32bis (1875), le 37 (1880), le contraste est saisissant entre les bicoques du village et leur rez-de-chaussée en plastique. Un léger effort d’imagination – et peut-être deux clics de Photoshop – ramènent les échoppes de bois…

Heureusement les bistrots nous sauvent ! Au 32 bis, L’Anvers du décor (clin d’œil au square d’Anvers, à la verticale du lieu, et au théâtre à deux pas) a conservé (ou rétabli) l’ardoise et les tables de bois. Sans transition on passe au 40 majestueux, (1906), au 42 l’Hôtel Béarnais au balcon ouvragé, et voilà une escale de paix et de poésie : l’Entracte, au 44, qui a gardé son sous-titre Chez Sonia et Carlos. Que de souvenirs conservés ici par Gilles Chiriaux ! de vraies palettes de peintres, encore lourdes des recherches de couleurs expérimentées sur leur surface rugueuse, des affiches du théâtre voisin, des photos rares de personnages montmartrois, ici un bouquet flamboyant de toutes ses branches, ici une guitare posée attendant de revivre, là un cadre à l’écriture décolorée mais reconnaissable entre toutes, celle de Bernard Dimey imaginant l’an 2000 dans ce restaurant… Au chaud dans les tentures rouges l’hiver, au frais sur les tables dehors dès les beaux jours, c’est un entracte offert entre un drame et une farce, puisque nos vies oscillent entre les deux…

Il y a une cour incroyable au 48 bis : par-dessus la grille noire on devine les maisons sages et protégées. Devant la grille, un guéridon de bistro, avec deux chaises, venant du Café du théâtre. C’est au cordeau un décor pour Les Caprices de Marianne de Musset. Accoudé, voire avachi, au guéridon, c’est Octave, le cynique, qui du fond de son ivresse interpelle les fenêtres de la place. Derrière la grille, qui s’écartera sobrement pour son passage, c’est la maison de Marianne, le repaire de Claudio, le rêve des sérénades de Coelio.
Et de ce guéridon, Octave verrait le théâtre.

Le théâtre de l’Atelier, au centre de la place Dancourt, devenue place Charles Dullin en 1957.
Ce théâtre fut créé par Seveste, dont nous avons parlé, lorsqu’il reçut ce privilège du roi Louis XVIII en remerciement d’avoir permis de retrouver les ossements de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Inauguré le 23 novembre 1822, avec des décorations de Fragonard (le fils, mais c’est déjà ça), le Théâtre Montmartre se fit remarquer par un comédien chanteur, Hervé, qui y créa la première pièce chantée, Don Quichotte et Sancho Pança, en fait la première opérette.

Devenu parisien par l’Annexion de 1860, le théâtre reprenait des drames et des vaudevilles créés dans les grandes scènes des boulevards, permettant à de jeunes comédiens d’acquérir un métier solide, notamment un certain Dullin en 1905… En 1870, en plein siège de Paris, le maire du XVIIIme arrondissement, Georges Clemenceau, organisa une soirée de bienfaisance avec la troupe de la Comédie française ; et pour le repas prévu par le texte, il avait remplacé les accessoires par de la vraie nourriture, à la grande joie des comédiens.

La restauration de la salle par Félix Soulié en 1907, avec La Dame aux camélias jouée par la célébrissime Sarah Bernhardt (1844-1923), n’empêcha pas son déclin et sa transformation en Montmartre-Ciné en 1914. On a dû, à l’époque, tonner contre ces machines modernes qui tuaient l’art du théâtre, et dire que « Montmartre n’est plus ce qu’il était ».

Et puis – car la Butte est un lieu de miracles – vint Maurice Robert qui décida de revenir à la scène et de confier la salle à Charles Dullin, venu de chez Copeau (le Vieux-Colombier) et du Conservatoire comme professeur. Quelques essais avec sa troupe dans des lieux improbables, puis en 1922 il arrive place Dancourt, et rebaptise le théâtre L’Atelier. Car il va décider de sortir de ce cercle infernal « mélo-vaudevilles-classiques récités-drame sanglants » auquel une salle était condamnée : il va travailler et présenter au public le résultat de ses expériences. Il ose des auteurs contemporains, Pirandello, Salacrou, Claudel, il rénove les classiques tels l’Avare de Molière, il déterre le théâtre élisabéthain avec Volpone de Ben Jonson (créé en 1606) qui remplit sa salle d’une façon aussi totale qu’inattendue.

Tous les grands noms du théâtre moderne viennent de chez Dullin, après être passés par d’autres courants (Antoine, Copeau, Artaud) : de Barrault à Jean Marais, du mime Marceau à Jean Vilar, la liste est vertigineuse !

Un autre coup de maître est de sortir (plus ou moins) de l’autre cercle vicieux : faire de la qualité et être en faillite financière, ou faire du gros rouge qui tache et être en faillite de son idéal. Il s’associe avec deux directeurs de salle, Louis Jouvet (théâtre des Champs-Elysées) et Gaston Baty (Studio des Champs-Elysées) et un directeur de troupe, Georges Pitoëff (le père de Sacha et Aniouta), et crée en 1927 « le Cartel des Quatre » à l’image du politique Cartel des gauches. Priorité au texte, audaces de mise en scène, création du métier de metteur en scène, ouverture à tout public sans barrière élitiste, décentralisation par des tournées en province et l’encouragement à fonder des centres dramatiques dans les grandes villes, voire les villes moyennes, c’est un souffle neuf qui est soutenu par des inventions techniques pour les éclairages et les décors, et qui libère du naturalisme réaliste : on le laissera au cinéma puisqu’il devient parlant.

Vint la guerre. Dullin (1885-1949) se retire en 1941 et passe l’Atelier à André Barsacq (qui a sa rue à Montmartre, comme André Antoine) : Anouilh, Félicien Marceau… Ses successeurs s’associent, à la façon du Cartel, avec Jean-Claude Houdinière (théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet). En 1999, c’est Laura Pels, Bordelaise à la carrière théâtrale new-yorkaise, qui reprend le flambeau.

Assise à la terrasse du Bar de l’Atelier ou de A l’Affiche, en face, je regarde le soir envahir la place. Les balcons blancs du 48 ter, avec ses salamandres, captent encore quelques flamboiements. Doux soir qui ramène le moment magique de la représentation. La Butte Montmartre est un théâtre qui joue pour ses comédiens, et l’Atelier est un cœur battant de passion et de beauté, posé comme un navire au quai de la rue d’Orsel.

Marielle-Frédérique Turpaud,
Maire de la Commune Libre ed Montmartre
Patronne du théâtre L’Echelle à Coulisse


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La Gazette de Montmartre N°48

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