Eugène Lantz, de Turckheim à Montmartre

Eugène Lantz, de Turckheim à Montmartre

Du Brand au Clos Montmartre

Tout a commencé lorsque Frédéric, le maître apothicaire préféré des habitants du Haut-Montmartre m’a fait suivre un message reçu de son collègue de Turckheim, Jean-François, relatant des événements montmartro-alsaciens intéressants concernant un Turckheimois du nom d’Eugène Lantz.

Place du Tertre, tout près du Syndicat d’Initiative de Montmartre, se tient encore le café-restaurant piano-bar, Chez Eugène.

C’est un alsacien Eugène Lantz, originaire de Turckheim qui créa ce lieu connu plus tard pour la qualité de ses frites. D’ailleurs, dans sa chanson “Madeleine”,Jacques Brel évoque cet endroit puisqu’il “attendait Madeleine pour aller manger des frites Chez Eugène.

Eugène Lantz trônait derrière son comptoir, aidé par un couple de suisses vaudois de Leysin, les Varpelin, lui étant patron taxi et c’était une troisième employée, Renée, compagne du contrebassiste Gilbert Chappa, qui avait la responsabilité du comptoir à frites.

“Eugen” Lantz était né à Turckheim en 1890 en Haute-Alsace à l’époque où cette région appartenait à l’Allemagne : en effet, après la défaite de Napoléon III en 1870, la Prusse annexa l’Alsace et la Moselle qu’elle conserva jusqu’en 1918.

Eugène était le fils cadet d’une fratrie de neuf enfants nés de Jean-Baptiste Lantz et de Marie-Catherine Hirsinger. Son père, comme l’atteste l’acte d’état-civil, est sans emploi lors de son mariage ; vivait-il peut-être de petits métiers comme journalier dans les vignes ou employé dans l’une des papeteries de la ville ? Plus tard il devint cuvelier. 

Eugène passa une brève jeunesse en Alsace et très vite il quitta sa région natale qu’il aimait tant pour aller travailler dans un grand hôtel de Londres, peut-être le Savoy.

Après la Première Guerre Mondiale, on le retrouve à Montmartre puisque c’est là qu’il épouse, à la mairie du XVIIIème arrondissement, le 6 mars 1919, Marcelle Lame née à Paris en 1896, dans le Xème.

Eugène, domicilié 6 rue d’Orchampt, est barman et son épouse Marcelle exerce le métier de couturière. Les témoins du mariage sont Georges Dessessaire (restaurateur), Antoine Gagnard (cordonnier, 10 rue d’Orchampt), Jean Lantz (hôtelier à Melun ) et Ulysse Roy (artiste peintre demeurant rue Custine).

Quand Eugène Lantz créa-t-il le restaurant Chez Eugène, place du Tertre ? Pour le moment nous ne pouvons le dire. Mais nous espérons que bientôt les archives du Registre du Commerce de Paris nous fourniront une réponse. Des lecteurs de notre Gazette qui auraient connu Eugène pourraient peut-être nous donner des informations.

Nous avons la certitude que, vers la fin des années 50, Eugène a déjà installé son restaurant Place du Tertre parce que c’est là qu’il reçoit son grand ami de Turckheim, Adolphe Heitzler, accompagné de sa très jeune fille Brigitte.

C’est Maurice Varpelin, le patron taxi de Chez Eugène, qui vient les accueillir à la Gare de l’Est car Adolphe est amputé de ses deux jambes : enrôlé de force dans l’armée allemande, sur le front russe, comme beaucoup d’Alsaciens, “les Malgré Nous”, Adolphe fut gravement blessé durant les combats.

La jeune Brigitte qui accompagnait son papa aimait beaucoup le Montmartre de cette époque : très souvent, lors de ses venues, elle participait aux festivités, accompagnant, habillée en Alsacienne, le groupe des Petits Poulbots.

C’est Adolphe Heitzler qui sélectionnait, auprès de quelques vignerons locaux, de bons vins qu’il faisait parvenir à Eugène, ardent défenseur de sa région natale.

Sur sa publicité Eugène Lantz avait écrit “Chez Eugène : on y mange de jeunes poulets à la sauce de vieilles chansons françaises, arrosés de vins du Rhin et de liqueurs alsaciennes”.

Mais il y a un autre lien entre Turckheim et Montmartre puisque, juste avant la création de la cave coopérative, Eugène Lantz et Adolphe Heitzler initièrent une plantation de ceps de Gewurtztraminer dans le Clos Montmartre et ce sont Paul Meyer et Louis Grimmer qui furent délégués par le Syndicat Viticole pour planter les ceps amenés de Turckheim.

Eugène vendait un Edelzwicker de la cave coopérative de Turckheim à son effigie et ainsi notre alsacien participait à la promotion des vins de Turckheim à Paris.

Après-guerre et jusque dans les années 70, la terrasse devant Chez Eugèneétait le point de passage obligé pour l’apéritif du soir : vin blanc d’Alsace et frites. C’était là que l’on décidait de sa soirée : des groupes se formaient pour le dîner et des couples pour la nuit.

Par dizaines les Montmartrois et les visiteurs admis dans les cercles d’initiés se réunissaient Chez Eugène. Parfois ils dînaient dans la salle du bas ou dans celle de l’étage, plus intime et plus calme.

Eugène Lantz vendit son restaurant et quitta Montmartre au début des années 70 et c’est alors qu’il se retira dans sa propriété du Val d’Oise, à Ableiges et La Villeneuve-Saint-Martin où il mourut le 26 août 1974.

La maison Chez Eugènefut reprise par Jacques Canonne qui la transforma en une sorte de lieu semblable à un café de banlieue misérable. Il faut préciser qu’à cette époque le misérabilisme s’installait dans tous les palais nationaux et dans les galeries.

Par la suite, les frères Long firent de Chez Eugèneune brasserie fort accueillante, et c’est en avril 1996 qu’ils fermèrent la dernière friterie de la place du Tertre qu’ Eugène Lantz avait créée et rendue célèbre par ses frites et ses dégustations de vins et de liqueurs d’Alsace.

Aujourd’hui encore l’enseigne Chez Eugènese dresse fièrement sur la place avec une terrasse ensoleillée et des salles au décor étonnant, dans l’ambiance inimitable de la Butte Montmartre.

Richard, Rudy et leur équipe vous accueilleront de jour comme de nuit pour vous faire passer un agréable moment autour d’un verre ou d’un repas dans un cadre parisien pittoresque et vous aurez le choix, au gré de vos envies, entre un simple repas de crèpes, des salades copieuses, un dîner bourgeois ou un festin gastronomique. Tous les soirs, l’ambiance est assurée et les artistes musiciens animateurs vous présenteront leur spectacle de chansons d’hier et d’aujourd’hui toujours renouvelé au cours duquel vous retrouverez la chanson de Jacques Brel Madeleine”et les frites de Chez Eugène.

Une belle d’histoire d’amour que celle d’Eugène Lantz qui réussit à unir deux buttes : le Brand à Turckheim et la Butte Montmartre à Paris.
Un très grand merci à Madame Brigitte Kirstetter, la jeune Brigitte des années 50qui participait aux fêtes de Montmartre en costume alsacien au milieu des Petits Poulbots.Toujours très passionnée et très impliquée dans sa ville de Turckheim dont elle est si fière, elle a su m’apporter sa précieuse collaboration et me fournir de précieux documents pour cet article, lors de notre rencontre.

Jacques Bachellerie


La Gazette de Montmartre N°49

Octobre – Novembre – Décembre 2013 Au sommaire L’actualité du Syndicat Des Montmartrois à Kyiv La vie du village Montmartre des Montmartrois Gamal Atta Philippe-Marie Christophe Montmartre et ses rues En descendant la rue Lamarck… Dossier Histoires d …