Échos du télégraphe Chappe de Montmartre

La rue Chappe – percée en 1863 sous le nom de rue du Télégraphe – longe la rue Foyatier, sur la face sud de la Butte Montmartre. Son nom commémore un des personnages qui marquèrent notre histoire : Claude Chappe, inventeur du télégraphe optique.

Claude Chappe naît le 25 décembre 1763, neveu du scientifique Chappe d’Hauteroche. Il réalise une première expérience de sémaphore entre Parcé-sur-Sarthe et Brûlon (15 km) le 2 mars 1791. La première ligne de « télégraphe » (= écriture au loin) est expérimentée entre Ménilmontant (actuelle place du Télégraphe), Ecouen et St Martin du Tertre (actuel Val d’Oise) le 12 juillet 1793. La première ligne Paris-Lille incluant Montmartre, décidée par le ministère de la Guerre, est inaugurée le 30 avril 1794.

Comment ça marche ?

Comment marche le Chappe ? Par un système aussi simple que génial. Un mât central bleu ciel de 7 mètres, une barre horizontale noire de 4,60 m sur 0,35 m, appelée régulateur, aux bouts duquel sont deux ailes noires, de 2 m sur 0,30 m, à contrepoids, les indicateurs, le tout en bois à persiennes (clairevoie) pour ne pas donner prise au vent. « Les signaux sont valides quand les indicateurs sont ou repliés sur le régulateur, ou forment un angle à 45° ou 90° avec lui. (…) Cela nous donne 98 positions possibles (=7x7x2). Positions auxquelles on retire 6 signaux de service, ce qui laisse 92 signaux de correspondance pour former le message, ce qui en utilisant 2 signaux par mot ou expression, permet d’avoir un vocabulaire de 8464 mots (=92×92). »

Concrètement, l’employé de la station tête de ligne envoie deux nombres, l’un désigne la page du code détenu par les deux extrémités de la ligne, l’autre la ligne dans cette page où est le mot ou l’expression choisis. Aucun envoi intermédiaire, aucun code donné aux stationnaires. L’utilisation uniquement gouvernementale et militaire du Chappe crée autour de lui un halo de mystère dont le jeune Victor Hugo, à 17 ans, se fait l’écho dans une satire royaliste de 1819, Le Télégraphe, décrivant celui de l’église Saint-Sulpice (ligne d’Italie par Lyon), devant la fenêtre de sa mansarde : « Il s’élève, il s’abaisse… et mon esprit distrait / Dans ces vains mouvements cherche quelque secret. » Mystère dont se sert Alexandre Dumas dans les chapitres 60 et 61 du Comte de Monte-Cristo. Années 1830 : le machiavélique Dantès soudoie le stationnaire pour lui faire envoyer, depuis la tour de Montlhéry, des signaux « pirates » entraînant un clash boursier dont Danglars, sa cible, est lourdement victime. Un hacker du XIXème siècle ! Napoléon à la station Chappe de Montmartre Le Premier Consul n’est guère favorable au télégraphe.

En 1802 il met une à une les lignes en sommeil, sauf Brest. Claude Chappe se suicide le 23 janvier 1805. Ses deux frères aînés puis les deux cadets reprennent l’entreprise. Il faut bientôt remettre des lignes en service pour des raisons militaires vers l’Italie et l’est de l’Europe. C’est là que nous voyons l’empereur monter le « Chemin Vieux » (actuelle rue Ravignan) en 1807, pour aller voir, avec sa lunette, l’effet de la station de l’ex-église Saint-Pierre. Las ! La rue était aussi pentue qu’aujourd’hui, voire davantage car sans pavés. Déjà Napoléon avait largement percé sous Bonaparte, et le cheval, sous Napoléon, refuse d’aller plus loin que la guinguette au poirier (actuelle place Emile Goudeau) auquel il attache son cheval et continue à pied, d’une humeur massacrante. Il inspecte la station, puis soudain apostrophe le maire : « Vous pourriez avoir une rue convenable pour venir ici au sommet ! – Sire, nous pouvons la construire, si votre Majesté nous la finance. – Ben voyons ! – …et nous l’appellerions la rue de l’Empereur, continue le maire, imperturbable.

Avec ses subsides, il fait percer et consolider la rue de l’Empereur, le « Chemin neuf » devenu en 1864 la rue du général Lepic, héros de la bataille d’Eylau. Voilà comment un télégraphe et un cheval ont changé le visage du village ! C’est au numéro 54 que Vincent et Théo Van Gogh… Mais n’anticipons pas sur la prochaine Gazette… Les lignes sont rénovées et prolongées : « (…) De tout le réseau, la ligne d’Italie de Paris à Venise détient le record de longueur en 1810 avec 124 postes organisés en 12 divisions sur 850 km. » Lors de la défaite de Waterloo, le 18 juin 1815, le Chappe est rendu muet par le brouillard du nord.

Les Rothschild de Londres sont prévenus par pigeon voyageur, alors que la dépêche optique n’arrivera à Paris que le 21 juin, précédant de peu le retour de Napoléon : ce décalage leur permit d’acheter à bas prix des valeurs (effondrées par l’annonce de la victoire française de Ligny du 16 juin) qui ensuite remontèrent en flèche. Après 1830 la famille Chappe est remplacée par une administration gouvernementale. Celle-ci a une idée de génie : des lignes transversales interlignes, qui permettent le transfert des dépêches en cas de rupture sur la ligne principale – ce qui est le principe d’Arpanet, la connexion militaire ancêtre d’Internet. Mais voilà qu’arrive le télégraphe électrique de l’Américain Morse en 1838. En 1846, le gouvernement prend parti pour ce dernier, malgré les militaires.

Hugo, inventant le langage SMS, fait l’oraison funèbre de son vieil ennemi :

« Tout se dit avec l’ABC, / L’ABC partout FET. (…) / Debout comme une DIT, / Vieillard que le temps AKC, / C’est une affaire d’SID, / Son FIJ est même OT. / De lui nous avons RIT, / Car il est enfin DCD. »

Le Chappe survit dans des opérations militaires en milieu isolé voire hostile : c’est un outil de base de la conquête de l’Algérie (opérationnel jusqu’en 1860). Transportablesur deux mulets, monté en vingt minutes, il fut également précieux lors de la guerre de Crimée (1854-1856).

En descendant la rue qui monte.

Pour nous, si rien sur l’église ne révèle la trace de la tour Chappe, redevenue clocher, la rue du Télégraphe est prolongée une première fois en 1867 où elle prend le nom de notre ingénieur) et une nouvelle fois en 1884.

Les numéros montent, la rue descend : nous la descendrons donc, depuis la Gare Haute du Funiculaire jusqu’au carrefour Tardieu- Trois frères-Yvonne Le Tac. A gauche, un bâtiment demi-rond, aujourd’hui à louer pour des événements, est un souvenir de l’Exposition Universelle de 1900 (comme le Funiculaire).
Les anciens se souviennent qu’il fut un restaurant appelé Le Panorama. Non pas à cause de la vue merveilleuse qu’on a de on balcon, mais à cause du « Panorama de Jérusalem », attraction construite à peu près à la hauteur des Arènes. Avant d’être un restaurant, il fut un abri pour pèlerins du Sacré-Coeur, Au repos de Béthanie. A droite, au numéro 25, les Arènes.

Ce qui est à peu près sûr, c’est que l’oeuvre des P’tits Poulbots les rénova en 1941. A part cela, les légendes s’entrecroisent. De toute façon, on rêvera à ce théâtre en demi-cercle, lieu idéal pour toute manifestation en plein air qui attire du monde, brièvement utilisé en ce moment par un festival de jazz et quelques compagnies théâtrales. La récente Mounjetade du 19 octobre en a démontré la parfaite adéquation avec nos happenings. Les riverains approuveront un village vivant qui n’est pas un musée figé pour photos japonaises. Descendons. Nous voyons l’entrée bis des bâtiments de la rue Foyatier : le Corcoran, chaude taverne irlandaise pour l’hiver, sis dans les ateliers de Roger Lacourière, le lithographe de Matisse, à qui la Gazette a consacré un beau dossier.

Descendons encore. Le mur de gauche est réservé aux graffiti plus ou moins inventifs. On croise la rue Gabrielle, aux jolies maisons d’angle. Descendons toujours. Sur la droite, les riverains ont utilisé le palier d’escalier : l’un d’eux a même sa petite barrière et sa petite porte de bois. On croise la rue André Barsacq (hommage au successeur de Dullin à l’Atelier en 1940, j’y avais vu Le Babour de Félicien Marceau en 1969) et l’escalier devient rue, avec arrêt d’autobus vers Pigalle. A gauche, l’Atelier 16, une galerie de tableaux. Un peu plus bas, le Studio 14, un écrin merveilleux de créativité : robes, chapeaux, bijoux, les courbes et les volumes croisent les plumes et les reflets. Il fait face à une boutique qui lui fait écho, trottoir impair, à côté de l’Echoppe Chappe. Entre le 11 et le 13, Il piccolo Refugio, un ristorante aussi inattendu que petit, aussi petit que mignon.

La beauté des façades nous accompagne jusqu’au carrefour. Là, deux ristorantes, un pizza-salon de thé qui suit la pente et dont la salle est sous le niveau du trottoir, et un café en face nommé Le Progrès où le charme tendre des vieilles tables de bois est resté intact pour le chocolat chaud d’après-pluie (à la formule un plat tendance : steak d’espadon à la plancha à la crème d’épinard)…

Et on finira cette balade avec le Café Chappe, parce qu’il arbore fièrement sur sa banne : « WIFI ». Ce qui est un bel hommage du présent au passé, le spot WiFi étant pour nous internautes
l’équivalent de ces tours isolées, de ces bras mécaniques, de ces stationnaires vigilants, qui portaient du pays lointain les précieuses nouvelles sans les comprendre…
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Marielle-Frédérique Turpaud,
cinquième maire de la Commune
Libre de Montmartre


La Gazette de Montmartre N°53

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