Descendre la rue des Saules

DESCENDRE LA RUE DES SAULES

Par Marielle-Frédérique Turpaud

Les rues les plus courtes de Montmartre sont-elles les plus riches d’histoire ? on le croirait à voir tout ce qui vit le long des 55 numéros de la rue des Saules – même s’il y a des trous dans la numérotation, sans doute des maisons réservées aux fantômes des artistes de la rue…
Je ne pourrai être exhaustive en un seul article, donc nous allons baguenauder de lieu en lieu sans trop de rigueur, sachant que je ne pourrai pas récapituler toutes les célébrités du Lapin agile ni égrener les succès des Funambules ni énumérer les parrains et marraines de nos vignes !

AUX POETES EN BOIS

Allons-y.
N’allons pas loin : dès l’ouverture de la rue, au numéro 2, au croisement avec la rue Norvins, se campe La Bonne Franquette.
Cet ancien cabaret portait le nom de Aux Billards en Bois au-dessus de fières annonces : Cuisine Bourgeoise Caves avec un tableau de « franc buveur ». En effet il y avait des « billards en bois », c’est-à-dire sans doute ce que nous appelons aujourd’hui le billard hollandais, le sjoelbak. Longue piste en bois montée sur pieds, avec des casiers numérotés en bout de piste. Le joueur lanceur fait glisser des palets de bois jusqu’au bout en espérant que les casiers numérotés de 1 à 4 lui offrent un beau total, augmenté par l’empilement de palets dans le même casier. Peut-être Vincent et Théo van Gogh (habitant 57 rue Lepic) y trouvaient-il un souvenir de leur Nord-Brabant natal ? On imagine le fracas des palets couvert des cris et des rires des buveurs, puisque Rimbaud l’enfant terrible, Verlaine le gueulard (habitant 14 rue Nicolet), et toute la bohème de Montmartre d’avant la guerre de 14 se groupaient bock en main et pipe Gambier au bec autour des pistes polies par le jeu et la bière…
Aujourd’hui l’annonce est plus paisible : Aimer manger, boire et chanter, c’est la philosophie de ce lieu étrange aux multiples salles.
D’abord la terrasse, rue Saint-Rustique (au masculin s’il vous plaît : c’est un des compagnons de saint Denis dont la rue est devenue « Mont-Cenis » par voisinage de voyelles lors de la déchristianisation des rues). Une terrasse qui est mon endroit préféré. On y observe les gens qui passent, on y salue les serveurs d’en face au Consulat d’Auvergne, devenu l’Ambassade de Savoie, qui est au 18 rue Norvins et que donc je ne commenterai pas ici, et on frémit en voyant le Montmartrobus foncer vers soi et, soudain, bifurquer dans la rue des Saules, sonnant comme un tramway pour faire bouger les touristes.
Dedans, il y a d’abord des tables devant le vieux bar. Le temps s’arrête. C’est mon endroit préféré pour savourer la pulsation des commandes. Sur la droite, la salle-cave. Ensuite la salle Bruant – nous rencontrerons Bruant tout au long de la rue – qui avec ses 100 places permet des soirées de cabaret. Ses tables longues aux vingt voisins avec qui on cause sont mon endroit préféré. Et enfin, au fond, avec des fenêtres en trompe-l’œil, avec le tronc d’un arbre cerné de plafonds qui fleurit au-dessus du toit, c’est le jardin qui, du temps où il n’était pas couvert, fut peint par van Gogh : c’est certainement le tableau La guinguette du musée d’Orsay. C’est là qu’ont lieu les repas de poètes, dans cet entrelacs de tables carrés et rondes, dans ce rêve des peintures murales, qui est mon endroit préféré.
Et puis dehors, longeant la rue des Saules, un balcon, « la terrasse », où je ne vais guère, laissant les voyageurs d’un soir profiter de ce coin rare et étroit où le vertige de la chute de la rue commence.
Tiens en me relisant je trouve qu’il y a beaucoup d’endroits préférés dans mon récit. Peut-être qu’au fond je ne sais pas choisir…

LE JARDIN DU MANOIR DE GABRIELLE D’ESTREE

Bruant habita au 10-12 rue des Saules, de 1896 à 1910, avant d’aller au 30 rue Saint-Vincent. La maison n’existe plus, mais le jardin a survécu. Racontons donc l’histoire du jardin.
Bruant l’aménage et le baptise pompeusement « parc de la belle Gabrielle » car ce terrain fit partie du manoir de la célèbre maîtresse d’Henri IV, cousine de l’abbesse de Montmartre. Il y fait s’installer une guinguette, le Butta Parc, clin d’œil sans doute au Luna Park de la porte Maillot ouvert en 1909 (fermé en 1934 et rasé en 1942 ; la chanson d’Yves Montand de 1944 est un écho de cette nostalgie avec des paroles de Jean Guigo et une musique de Loulou Gasté, le mari de Line Renaud).
Le terrain redevint une friche vide, trop vide, tentante pour les promoteurs qui dans les années 20 construisaient à tour de bras sur la Butte dans l’élan de la fin de la construction du Sacré-Cœur. Francisque Poulbot, qui habitait au 12 rue Cortot et avait une vue sans égale sur le nord, frémit de se voir masquer son espace. Avec la Commune Libre de Montmartre et sa propre République libre de Montmartre, il créa d’abord un square de la Liberté le 9 juin 1929, puis, les menaces se précisant, nos joyeux anarchistes imaginèrent de « faire revenir les vignes à Montmartre ».
Plantée en 1933, la jeune vigne fête ses premières vendanges en 1934 avec le président de la République (le vrai) Albert Lebrun, les parrain et marraine les plus prestigieux de l’époque Fernandel et Mistinguett. La suite, vous la connaissez…

DESCENDRE…

C’est à la fois facile et pas simple. Facile parce que les gros pavés inégaux et disjoints si romantiques et « si Montmartre » vous propulsent spontanément vers le bas. Pas simple parce que ces satanés gros pavés inégaux disjoints et glissants vous propulsent spontanément vers le bas.
C’est un frisson que je m’offre dans le Montmartrobus lorsqu’il bascule de la pente de Norvins à la pente des Saules, opposées comme une ligne de partage des eaux, et pique vers le vide. Chacun son Luna Park, n’est-ce pas ?
Un « truc » de natif du coin : servez-vous des pavés disjoints comme marches, comme si vous descendiez un escalier. Et retenez-vous de dire à votre compagne aux escarpins fins que vous lui aviez dit que, banquet de fête ou pas banquet de fête, il fallait des chaussures plates pour arpenter la Butte qui est une butte. La preuve : notre vin rouge a ce qu’on trouve d’habitude dans les blancs de Savoie, dans les vins de montagne : cette première attaque de pierre à fusil qui fait s’ouvrir les yeux.
Laissons à notre gauche la maison rose qui est au 2 rue de l’Abreuvoir, donc hors de cet article.

LE LAPIN A ANDRE GILL

Nous descendons toujours.
Et, passée la place Dorgelès (plaque), voici le Lapin.
Avant les grands ancêtres Chez ma Cousine et le Moulin Rouge, le Lapin agile est le plus ancien des cabarets de Montmartre. C’est le seul endroit au monde où on peut dire le mot « lapin » sur scène sans que les mânes de Dullin ne vous foudroient – Charles Dullin fut un habitué du lieu.
En 1860, à l’Annexion, c’était une auberge mal famée où ce qui portait surin croisait ce qui portait eustache. En face, le mur du cimetière Saint-Vincent avait encore sa porte, utilisée par Mac Orlan, gendre du père Frédé, dans son roman Quai des Brumes. Par ironie, cela portait le nom du Rendez-vous des Voleurs. Lorsqu’on garnit les murs d’en bas et de la salle du haut avec des couvertures de La Petite Illustration décrivant, avec force effets de pochoirs, les crimes sanglants de l’époque, cela devint Le Cabaret des Assassins.
Lorsqu’Adèle Decerf, danseuse du Moulin Rouge reconvertie dans la restauration, renomme l’endroit A ma campagne, les images d’Epinal disparurent, mais le souvenir de Troppmann, l’assassin de 20 ans, demeura : Rimbaud avait les mêmes yeux bleus pâle presque blancs.
La mère Adèle faisait le plein avec les artistes du Chat noir qui rendirent son lapin au vin blanc célèbre. D’après ma documentation du XIX° siècle, elle devait procéder ainsi : d’abord dans sa vaste cocotte de fonte elle faisait blondir des oignons des maraîchers de Saint-Denis dans le beurre de la ferme d’à côté ; ensuite elle y faisait dorer les morceaux de lapin venant de la ferme d’en bas, en le poudrant de la farine de la boulangerie en haut de la rue des Saules ; elle y versait le vin blanc de Suresnes, ajoutait une poignée de thym cueillie dans la rue, montait le feu de bois, puis à l’ébullition ajoutait un rond pour baisser le feu et laissait mijoter à couvert une bonne heure.
Si maintenant on ne mange plus au Lapin, l’enseigne d’André Gill (du moins sa copie) nous rappelle son histoire, et l’inimitable parfum des cerises à l’eau-de-vie, les cerises du père Frédé, aujourd’hui ont le parfum du violoncelle du vieux pirate et de la voix de Cora Vaucaire…

Marielle-Frédérique Turpaud,

maire de la Commune Libre de Montmartre


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